Submitted: janlemoux 22 Déc 2023
Les lecteurs de la presse économique quotidienne n’auront pas manqué de remarquer ce titre pour le moins inquiétant nous annonçant un « séisme géopolitique dans le commerce mondial ». De fait, après avoir déjà conditionné l’exportation de deux métaux stratégiques (gallium et germanium) à des autorisations préalables, la Chine annonce interdire l’exportation de technologies d’extraction et de séparation des terres rares, ce qui pourrait potentiellement rendre plus difficile aux autres pays, qui essaieraient d’identifier d’autres gisements que ceux maitrisés par la Chine, l’utilisation de ces ressources indispensables aux technologies d’aujourd’hui. Et le papier dans tout ça ?
Dès le début des années 2000, certains visionnaires s’étaient inquiétés de la main basse faite par la Chine sur de nombreuses ressources rares et essentielles, soit que ces ressources soient localisées sur le territoire chinois, soit par la présence importante de fonds chinois au capital des grandes sociétés minières mondiales.
Dans un avis publié en 2019, le Conseil économique, social et environnement nous dit que la tendance ne s’est pas inversée. Il constate ainsi que « dans le domaine des métaux stratégiques, la Chine a développé une approche commerciale et industrielle étatique affirmée quant au commerce de ces matériaux. Sa domination émane d’abord de ses disponibilités intérieures en termes de minerais et d’une moindre attention aux contraintes environnementales et sociales, au moins jusqu’à présent. Elle procède ensuite d’une politique offensive d’investissements capitalistiques dans des ressources minières hors Chine, notamment en Afrique. Aujourd’hui, la Chine comptabilise donc 90 % de la production mondiale de terres rares, ainsi que 80 % de celle de tungstène. Enfin, cette emprise découle de plus en plus de fortes capacités métallurgiques et d’une stratégie de maîtrise de la chaîne de production et de montée en gamme. La Chine vend donc des produits de plus en plus transformés pour augmenter leur valeur ajoutée. À terme, sa stratégie s’étend jusqu’aux produits finis : elle se positionne déjà comme leader sur les marchés des énergies renouvelables et de la mobilité électrique. Cette logique de remontée de la chaîne de valeur s’accompagne d’une politique de prix des métaux qu’elle peut fixer en deçà de leur coût de production, contraignant ainsi la rentabilité des projets miniers à l’étranger. En définitive, la consolidation de sa domination passe par la réalisation de faibles marges, voire de pertes en amont, compensées par d’importants profits en aval. »

Or, un des demandeurs principaux de ces matières est le numérique qui soutient la demande de tantale, indium, cuivre, galium, argent, lithium, terres rares, germanium, etc. En effet, de plus en plus de produits et services numériques sont consommés, ce qui nécessite davantage de ressources naturelles. Orange indiquait ainsi, en 2019 que le trafic data mobiles Orange a été multiplié par 20 depuis 2008. En 2017, il s’est vendu dans le monde 1,5 milliard de smartphones, environ 10 fois plus qu’en 2009. Et on rappellera que la production d’un smartphone de 120 g nécessite, selon les statistiques du ministère de l’Écologie, 70 kg, dont 2/3 environ pour l’extraction de matières premières, et près de 70 matériaux différents.
Le lecteur nous pardonnera cet exposé géopolitique, directement lié aux enjeux de l’économie circulaire et de la place du papier dans notre société.
En effet, outre cet avis du CESE, une loi récente a été adoptée, visant au développement d’un numérique responsable. Ces documents et lois, produits par nos parlementaires reflètent un biais de perception inquiétant, puisque la solution identifiée à la pénurie organisée, ou que peut organiser, la Chine sur les ressources essentielles au numérique reposerait sur un développement du recyclage et de l’économie circulaire dans le secteur du numérique. Il est finalement assez peu question de sobriété, ou de priorisation des usages (on peut pourtant s’interroger sur la nécessité de consulter des réseaux sociaux à tout moment de la journée, si nous ne disposerons plus à moyen terme de quoi produire l’énergie nécessaire au fonctionnement de tous ces smartphones…). Il plutôt question d’un vœu pieux selon lequel le recyclage permettrait d’exploiter les « mines urbaines » – vœu pieu au regard de la difficulté technique et économique de récupérer et recycler des matières premières minérales présentes en quantités faibles, diffuses, dans des équipements mal triés par les citoyens et difficilement séparables. Un recyclage qui, par ses pertes intrinsèques importantes, ne compensera jamais le besoin toujours croissant de ces matières premières et n’effacera pas la pollution numérique.
A vrai dire, il ressort de ces travaux une impression d’aveuglement, d’œillères des décideurs publics qui ne parviennent pas à raisonner en dehors des usages qui s’imposent à notre quotidien, sans les remettre en question – que ce soit la numérisation galopante des communications, de la publicité, des tickets de caisse, de la presse et de l’information.
Il existe pourtant un précédent, et il est récent. Souvenez-vous, en 2020, à l’occasion d’une épidémie mondiale, des équipements de base se sont révélés indisponibles, ou en quantité insuffisante. Ici aussi, la production de masques était concentrée dans une région du monde – la Chine, déjà – qui ne pouvait plus répondre, par la demande qui explosait et la désorganisation de la production, aux besoins de tous les pays frappés au même moment par un même séisme sanitaire.
Imaginons maintenant que tous ces pays soient frappés d’une pénurie de matières premières indispensables à notre vie quotidienne. Pas vraiment besoin de l’imaginer, d’ailleurs, puisque la Chine la met progressivement en œuvre. Nous faudra-t-il alors réaliser, trop tard, et comme pour les masques, que nous n’avons plus d’alternative pour communiquer au quotidien ?
Les pouvoirs publics seraient ainsi bien avisés de réagir pour qu’existe toujours à l’avenir, un écosystème de production, impression et diffusion du papier imprimé, qui, pour le coup, a fait la preuve de sa performance en matière d’économie circulaire. Il est encore temps de revenir sur ces politiques actives (par des interdictions multiples et écologiquement infondées, ou par cette distorsion persistante de concurrence vis-à-vis du numérique en matière d’exigences environnementales) ou passives (par la promotion systématique du numérique et l’oubli du papier), qui conduisent à ce qu’un jour, alors que nous en aurons besoin, nous réaliserons qu’il n’existe plus l’industrie ni les infrastructures nécessaires pour communiquer et nous informer autrement qu’avec un smartphone en panne.
Le papier, solution à un séisme géopolitique mondial ? Le lecteur aura compris que notre titre n’était en rien une question.